Cinéphile m'était conté ...

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Espagne/Portugal


Violences et conséquences (Des abeilles sous la peau)

Après deux excellents romans : Laissez parler les pierres et Indice de bonheur moyen, ce dernier évoquant la crise économique et sociale portugaise, l'auteur lisboète David Machado signe avec Des abeilles sous la peau son livre le plus noir mais pas le moins captivant. Trois récits se succèdent, à différentes périodes, tous connectés à un traumatisme subi par une jeune femme. Chacune des parties du roman a son style propre : le premier raconte la dépression de Julia après des sévices corporels qui l'ont laissé hagarde, le second décrit les tâtonnements d'un écrivain dans la progression de son roman, le troisième livre les réflexions d'un enfant confronté aux phobies de sa mère. Tous les personnages sont confrontés à la violence avec comme premier réflexe de se réfugier dans la solitude et de refuser les contacts avec le monde extérieur. Mais comment peut-on vivre ainsi ? Le remède et le choix de s'ouvrir pour guérir et enfin de faire confiance aux autres se trouve dans le dernier segment du livre. L'écriture de Machado est singulière, proche du conte parfois, créant un suspense émotionnel très fort, suggérant plus que révélant le passé de ses protagonistes. Le lecteur ne peut qu'être happé et passionné par ces existences meurtries de personnages qui nous sont si proches que l'on ressent de manière physique chacune de leurs angoisses avec le ferme espoir que la lumière pénètre enfin dans leur vie. C'est dur mais c'est beau.

 

 

L'auteur :

 

David Machado est né le 14 juillet 1978 à Lisbonne. Il a publié Laissez parler les pierres et Indice de bonheur moyen.

 


16/06/2019
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Franco de port ? (Falcó)

Vous avez aimé le capitaine Alatriste ? Peut-être apprécierez-vous Falcó, le héros de la nouvelle série initiée par Arturo Pérez-Reverte (déjà 3 romans parus en Espagne) ? Il est plus proche de nous, dans le temps, et opère au début de la guerre d'Espagne. Un espion des forces franquistes, cynique et froid comme un scorpion mais irrésistible aux yeux des femmes qu'il conquiert avec une facilité déconcertante ! A se demander s'il n'y a pas une ombre de misogynie dans ce Falcó, dans le personnage mais aussi dans le livre. Impression plus ou moins réfutée par la dernière partie du roman qui voit notre homme agir contre les ordres, victime de ses sentiments. Ceci dit, Falcó trimballe avec lui tous les clichés de l'espion et Pérez-Reverte en joue pleinement avec le talent qu'on lui connait. Si les ressorts du récit sont on ne peut plus classiques, ceux d'une aventure risquée avec son lot de trahisons et de retournements de situation, le livre vaut principalement pour son évocation très précise et détaillée d'une période particulièrement sombre et complexe sur laquelle les auteurs espagnols, de Javier Cercas à Almudena Grandes (à quand la traduction de son dernier roman ?), s'intéressent particulièrement. Et notamment dans les relations ambigües entre les tenants d'un même camp : franquistes et phalangistes, d'un côté ; communistes et anarchistes, de l'autre. Bien entendu, Falcó est loin de valoir les grands romans de Pérez-Reverte mais il y a suffisamment de savoir-faire et d'ironie dans le livre pour que l'on ne dédaigne pas les prochains opus de la série.

 

 

L'auteur :

 

 

Arturo Pérez-Reverte est né le 25 novembre 1951 à Carthagène (Espagne). Il a publié 28 romans dont La peau du tambour, Le tango de la vieille garde et Deux hommes de bien.

 


21/10/2018
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Une part d'humanité (Le monarque des ombres)

Comme dans L'imposteur, son précédent livre, le romancier Javier Cercas délaisse la fiction pour mener l'enquête sur un personnage qui a gardé ses mystères derrière la légende. Mais dans Le monarque des ombres il s'attaque à quelqu'un qui le touche de près, son grand-oncle Manuel Mena, mort à 19 ans, en 1938, dans des habits de phalangiste. Qui était-il vraiment ? Un naïf qui croyait que la cause du franquisme était bonne, un exalté ou simplement un garçon à peine sorti de l'adolescence qui n'avait pas d'autre choix eu égard à son environnement familial ? Javier Cercas raconte ce qu'il a pu reconstituer des derniers mois de vie de Manuel, sur le front, et parallèlement explique les tenants et aboutissants de sa quête sur des traces en grande partie effacées même s'il reste quelques archives et une poignée de témoins de l'époque y compris la mère de l'auteur qui l'a connu. On pourrait arguer que le livre de Cercas est surtout l'oeuvre d'un journaliste ou d'un historien mais ce serait mal connaître la force littéraire d'un écrivain qui interroge le passé et son legs avec le plus d'acuité possible, sans jugement a priori ni a posteriori, avec une sensibilité et une humanité qui sont celles d'un des plus grands prosateurs espagnols du XXIe siècle. Son enquête est passionnante, à la recherche de la vérité sur ce personnage statufié à peine mort, mais le sont aussi les à-côtés, les digressions (souvent drôles), les références littéraires (Homère, Buzzati, Kis) et finalement ce qui est le véritable thème du livre : qu'est-ce que les choix et le sort de Manuel Mena représentent comme héritage aujourd'hui dans la vie de Javier Cercas ? A l'opposé de tout ce qui s'écrit dans le registre de l'autofiction, Le monarque des ombres possède une profondeur et une densité qui l'excluent de cette catégorie. Car cette fibre romanesque, elle est bel et bien omniprésente dans ce livre digne et sans concession à la recherche de ce qui constitue la part d'humanité en chacun de nous.

 

 

L'auteur :

 

Javier Cercas est né en 1962 à Caceres (Espagne). Il a publié 9 romans dont Les soldats de Salamine, Les lois de la frontière et L'imposteur.

 


16/09/2018
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La ville arachnéenne (Le labyrinthe des esprits)

La littérature espagnole n’en aura pas fini de sitôt avec l’histoire de la guerre civile et du franquisme. Un souci de vérité et de résilience dans ces chroniques des années sombres mais aussi un vivier incroyable d’intrigues poignantes. Au nombre des romanciers qui se sont illustrés pour dépeindre cette longue période dont l’Espagne est aujourd’hui héritière figurent des talents aussi incontestables qu’Almudena Grandes, Eduardo Mendoza ou Javier Cercas. Et Carlos Ruiz-Zafon, peut-être pas le meilleur styliste de tous (Cercas est imbattable), pas le plus réaliste (Grandes) ni le plus loufoque (Mendoza) mais certainement le plus baroque, le plus gothique, le plus architectural, etc. Quand L’ombre du vent apparut en 2004 sur les étals des libraires et connut le succès que l’on sait, combien de lecteurs se sont dit : « impossible que l’auteur fasse mieux dans l’avenir. Si tant est qu’il puisse faire aussi bien » ? L’avenir a plutôt confirmé ce présage car aucun de ses livres suivants n’a atteint de telles hauteurs de romanesque effréné. Le labyrinthe des esprits approche cependant le niveau de son chef d’œuvre avec son architecture arachnéenne, son caractère fantasmagorique, ses rebondissements à tire-larigot … On pourrait écrire des pages et des pages pour essayer de résumer les multiples intrigues du livre mais à quoi bon, mieux vaut ne pas trop en dévoiler et laisser le futur lecteur découvrir les mystères et les ombres d’un récit digne des plus grands feuilletonistes du XXIe siècle, à commencer par Sue et Dumas. Trois aspects majeurs, malgré tout, sont à relever. Primo, la plongée dans une ville étonnante, aussi torturée que La Sagrada Familia, Barcelone, splendide et misérable, réelle et fantasmée, celle que ne connaîtront jamais les hordes de touristes qui la visitent aujourd’hui. Secundo, le portrait d’une héroïne, Alicia, qui ferait passer les femmes fatales des films noirs hollywoodiens, pour des Bécassines. Alicia, vénéneuse et vulnérable, fleur qui s’épanouit dans les remugles d’une époque au parfum délétère, dans un monde machiste où elle n’a d’autre choix que de montrer les dents et de cacher son cœur. L’hommage à la littérature, enfin, qui transpire dans tous les romans de Ruiz-Zafon et qui submerge ici toutes les autres considérations.

 

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L'auteur :

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Carlos Ruiz-Zafon est né le 25 septembre 1964 à Barcelone. Il a écrit 8 romans dont l'ombre du vent, Le jeu de l'ange et Le prisonnier du ciel.


06/08/2018
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L'homme est un animal comme les autres (Le mystère Croatoan)

Il y a une différence entre la fin du monde et la fin d'un monde, celui que nous connaissons, et c'est toute la subtilité du dernier roman de José Carlos Somoza que de l'illustrer à travers l'intrigue aussi furieuse qu'apocalyptique du Mystère Croatoan. Aux 3/4 du livre, l'auteur délivre toutes ses explications sur le chaos que connait la planète via le personnage d'un savant qui a tout anticipé et qui, bien que décédé, un détail, distille au compte-gouttes ses informations. Il y a de quoi rester perplexe devant ces révélations, et peut-être Somoza aurait-il pu s'en dispenser, car à partir de là, le livre devient un simple suspense dont une grande partie de l'aspect fantastique s'estompe peu à peu. Le mystère Croatoan n'est pas le meilleur cru de l'auteur pour d'autres raisons et notamment une certaine trivialité dans les dialogues de personnages à l'intérêt inégal. Ceux des forces de l'ordre, par exemple, dont on suit alternativement les aventures avec un petit groupe de personnes réunies au laboratoire d'éthologie. On a l'impression de vibre un film de série B (Z ?), une histoire de zombies avec des descriptions hallucinantes et très organiques (pas très ragoutants à vrai dire, ces conglomérats d'humains et d'invertébrés). L'homme est un animal comme les autres, surtout en temps de crise, et se comporte comme tel dans les visions terrifiantes de Somoza. Un livre à faire des cauchemars la nuit qu'on aurait peut-être apprécié davantage en étant plus resserré, moins dense et ... plus mystérieux.

 

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L'auteur :

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José Carlos Somoza est né le 13 novembre 1959 à La Havane. Il a publié 16 livres dont La théorie des cordes, L'appât et Tétraméron.


14/01/2018
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A l'Arctique de la mort (Polaris)

C'est un mystère aussi épais qu'un brouillard polaire. Apparemment, il s'est passé des choses atroces à bord de l'Eradinus mais de quel ordre ? Calmons-nous et plantons le décor de Polaris, le premier roman traduit en français du catalan Fernando Clemot. L'Eradinus est un vieux navire qui mouille devant la sinistre île de Jan Mayen, située à la limite des océans Arctique et Atlantique. A son bord, un équipage très cosmopolite d'où émerge la personnalité du docteur Christian, un médecin auquel la Centrale (propriétaire du rafiot) a confié d'autres tâches (obscures) que celles de soigner. Dès le début du livre, on comprend que Christian raconte le récit de l'expédition à deux enquêteurs de la Centrale, chargés de comprendre comment la situation a pu dégénérer. Le médecin entreprend un monologue relancé de temps à autre par ses interlocuteurs et censé nous éclairer. Mais hélas, l'esprit de Christian est confus et son accoutumance aux médicaments renforce l'idée que son état mental est bien sujet à caution. Il digresse souvent, par rapport à sa propre existence, la maladie et la mort de son frère ou encore sa collaboration avec l'armée allemande pendant la guerre. Autre élément qui opacifie la bonne compréhension des événements : l'absence de ponctuation dans les dialogues totalement incorporés au texte. La narration avance lentement avec une tension constante, dans un climat oppressant. Au fur et à mesure, l'on approche de la vérité, mais on se doute bien qu'elle ne répondra pas à toutes les questions. Etrange bouquin dont il est nécessaire de ne pas sauter une seule ligne de peur de rater un élément important de l'intrigue. A l'Arctique de la mort, ce n'est d'ailleurs pas tant la résolution des mystères qui compte mais bien davantage l'atmosphère à couper au couteau de ce huis-clos sur l'eau.

 

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L'auteur :

 

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Fernando Clemot est né en 1970 à Barcelone. Il a publié trois romans en Espagne.


26/10/2017
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En quête de l'Encyclopédie (Deux hommes de bien)

Deux hommes de bien est sans l'ombre d'un doute l'un des plus beaux thèmes jamais traités par Arturo Pérez-Reverte, dans une oeuvre pourtant féconde. A partir de faits réels et enflammé par l'imagination et la maîtrise narrative du roi Arturo, quelle belle histoire en effet que ce voyage à Paris de deux membres de l'Académie royale d'Espagne, missionnés pour ramener au pays la version originale en 28 tomes de la déjà célèbre et sulfureuse Encyclopédie de Diderot et D'Alembert, interdite en Espagne. Un périple que l'on pressent mouvementé et pimenté d'autant que deux de leurs collègues ont décidé de tout faire en sorte pour que l'aventure échoue. Le livre, à tous les échelons du récit, s'appuie sur des dualités : entre ses deux héros, dissemblables physiquement et moralement (clin d'oeil à Don Quichotte), entre les conservateurs et les esprits éclairés, entre le catholicisme et l'athéisme, entre Madrid et Paris, etc. Cela vaut même pour les deux personnages opposés à la mission, aux convictions et à l'éthique très différentes. Cette chasse à l'Encyclopédie est l'occasion pour Pérez-Reverte de dresser un tableau de Paris, une décennie avant la Révolution, d'une érudition impressionnante avec une puissance d'évocation qui n'étonne plus de la part du maître espagnol. Deux hommes de bien est aussi précis dans sa topographie et sa toponymie de la capitale française qu'un roman de Modiano, ce qui n'est pas peu dire. Toutefois, il faut sans doute être passionné par l'histoire de cette époque, tant en Espagne qu'en France, pour goûter totalement les longs dialogues que s'échangent les divers protagonistes et qui pour les amoureux d'action peuvent sembler un brin fastidieux. La mise en scène du roman, à savoir l'intervention assez fréquente du narrateur, qui explique les secrets de fabrication du livre avec une multitude de références à des ouvrages rares et uniquement trouvables chez les bouquinistes, peut également constituer un frein à la lecture mais on a aussi le droit de la considérer autrement, comme une sorte de making of, qui certes aurait eu sa place dans une postface, mais qui finalement sert de pause et de teasing pour ce qui suit. Deux hommes de bien tient donc pour la plus grande parties les promesses d'un "synopsis" alléchant au gré d'un roman tortueux comme une venelle du Paris du XVIIIe siècle. C'est aussi, et cela va sans dire, un hommage vibrant à la culture française, à l'esprit des Lumières et plus largement à tous ceux, dans le passé, illustres ou inconnus, qui ont combattu l'obscurantisme et les censures de tous poils au profit de la liberté de penser et de la tolérance.

 

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L'auteur :

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Arturo Pérez-Reverte est né le 25 novembre 1951 à Carthagène (Espagne). Outre la série du Capitaine Alatriste, il a notamment écrit Le club Dumas, La peau du tambour, Le tango de la vieille garde ...


15/06/2017
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La tortueuse route vers l'espérance (Indice de bonheur moyen)

Daniel, le narrateur d'Indice de bonheur moyen, est un pur produit de la crise économique portugaise. Laquelle, sans aucun doute possible, s'est doublée d'une très grande détresse morale chez un pan important de la société lusitanienne. Daniel raconte quelques mois de son existence à un interlocuteur qui, on s'en apercevra assez vite, n'est pas en face de lui. Un dialogue imaginaire donc mais qui se transforme le plus souvent en monologue, ou plus exactement en confessions. On avait apprécié le talent du jeune romancier portugais David Machado dans son précédent livre traduit en français, Laissez parler les pierres. Indice de bonheur moyen est encore plus réussi, véritable épopée au quotidien de l'existence d'un homme qui perd son emploi, en retrouve un autre très précaire, voit s'éloigner sa femme et ses enfants, finit par vendre son appartement, constate que ses amis les plus proches filent un mauvais coton, côtoie des adolescents qui plongent dans la délinquance, etc. Machado a le chic pour nous rendre l'existence de Daniel tragicomique, ce dernier ne perdant jamais l'espoir de s'en sortir alors qu'il a depuis toujours planifié sa vie. Et puis il y a la question du bonheur, qui est évoqué dans le titre du livre. Comment se situer sur une échelle de 1 à 10 au gré des péripéties de la vie qui rendent heureux ou malheureux ? Daniel est un cérébral qui se pose des milliers de questions avant d'accomplir n'importe quel acte. C'est ce qui rend le livre délicieux et très agréable malgré toute la dureté et l'insensibilité d'une époque. La question de la solidarité occupe la dernière partie du roman sous la forme d'une sorte de road-movie aussi philosophique que jubilatoire. Ce n'est certes pas un scoop mais dans ce monde complexe, fragmenté et brutal, la quête du bonheur reste une recherche viscérale et identitaire chez les humains que nous sommes. Et les personnages qui s'agitent dans Indice de bonheur moyen ont beau parfois ressembler à des pantins pathétiques et déboussolés, ils n'en sont pas moins terriblement touchants dans leurs candides et insensées espérances.

 

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L'auteur :

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David Machado est né le 14 juillet 1978 à Lisbonne. Laissez parler les pierres a été publié en français, en 2014.


05/05/2017
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Fresque intime et de la mémoire (Si rude soit le début)

Depuis plusieurs années, l'auteur madrilène Javier Marias apparait régulièrement dans la liste des Prix Nobel possibles. Qu'il l'obtienne ne serait que justice car si l'on se place d'un point de vue strictement littéraire, il n'a que peu de concurrents pouvant se prévaloir d'un style aussi classique qu'élégant et d'une brillance soutenue. Les allergiques aux longues phrases et considérations psychologiques, qui ne le sont pas moins, auront vraisemblablement du mal à entrer dans le labyrinthique et touffu Si rude soit le début. Il n'est pas rare qu'à une question posée par l'un des protagonistes, le lecteur doive attendre une page sinon deux pour obtenir la réponse. Le livre est d'une lenteur fascinante, s'égarant dans des méandres interminables comme un fleuve qui paresse avant que le courant ne devienne tumultueux. C'est assurément le reproche majeur qu'on pourra lui faire, ces digressions systématiques et ces descriptions languissantes. Mais évacuons vite ces objections car si le livre réussit à nous ferrer dès ses premières pages, il ne nous lâche plus par la suite, avec cette envie et impatience d'en savoir davantage sur les secrets qui nous sont à moitié divulgués très vite et dont la complète révélation n'intervient que 500 pages plus loin, avec une belle surprise en plus, dans un épilogue de toute beauté, même s'il intervient au forceps, ou quasiment.
Evoquons les deux intrigues qui parcourent le roman : l'une concerne les relations de couple entre le célèbre réalisateur Eduardo Muriel et sa femme Muriel ; l'autre le passé trouble d'un médecin ami de la famille, fort répugnant par ailleurs dans ses rapports avec les femmes. Le lien entre ces deux histoires ? Le narrateur, âgé de 23 ans à l'époque, peu d'années après la mort de Franco, en pleine période de la Movida. Un conteur qui a le recul du temps puisqu'il intervient une trentaine d'années plus tard et jette alors un oeil peu complaisant sur ce moment où il n'était encore qu'un "novice", candide et impressionnable. Ses souvenirs sont délectables, avec la tentation du vice et les questions morales qui le taraudent mollement, ce qui ne l'empêche pas de jouer à l'espion ou au voyeur, dans la vie du couple comme dans celle du praticien. Les thèmes de la trahison et de la confiance sont comme toujours au centre du livre de Javier Marias. S'y ajoute celle de l'héritage des années franquistes et de la guerre civile, comme autant de cicatrices ou de stigmates que l'on s'est empressé, en Espagne, sinon d'oublier, du moins de glisser sous le tapis. Il est vrai qu'après la mort du dictateur il n'y eut point de procès retentissants et qu'un d'un commun accord, tacite mais avéré, la société ibérique a décidé de faire table rase du passé et de ne penser qu'au présent, en s'enivrant des parfums de la liberté, de l'insouciance et de la permissivité. Pour parachever le tableau, Javier Marias mélange personnages fictifs et réels comme par exemple son véritable oncle, le cinéaste Jesus Franco, le mythique acteur américain Jack Palance ou encore l'un de ses meilleurs amis, dans la vraie vie. Fresque de l'intime, des sentiments et de la mémoire, Si rude soit le début est un objet littéraire précieux, dans tous les sens du terme, où l'art et la maîtrise de Marias se déploient avec une virtuosité confondante, quoique parfois intimidante.

 

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L'auteur :

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Javier Marias est né le 20 septembre 1951 à Madrid. Il a notamment écrit L'homme sentimental, Un coeur blanc et Demain dans la bataille pense à moi.


14/02/2017
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60 ans sans aménité (La chair)

C'est un fait : le dernier livre de Rosa Montero n'est ni son meilleur, ni son plus ambitieux, surtout si on compare La chair à Instructions pour sauver le monde ou Des larmes sous la pluie. Mais on devine sans peine qu'il lui est très personnel et qu'il développe des thématiques proches de la romancière espagnole, née en 1951. Parce qu'il s'agit avant tout d'une femme qui vient de "fêter" ses 60 ans juste après avoir été quittée par son amant, nettement plus jeune. Sans dévoiler l'intrigue, plutôt linéaire, précisons que la lecture en est presque continuellement agréable avec ce style vif et précis qu'ont tous les livres de Rosa Montero. Fondamentalement, l'addiction d'une femme vieillissante à un homme de plus de 25 ans son cadet, escort qui plus est,  représente un sujet idéal pour permettre à l'auteure de tracer un portrait sans aménité de la première citée, aussi attendrissante que souvent irritante, avec son caractère hypocondriaque, son obsession de la mort, son égoïsme forcené. Rosa Montero s'en amuse bien évidemment et elle maltraite beaucoup son héroïne, parfois pathétique, avec un humour féroce qui a cependant tendance à se dissoudre dans la deuxième partie du livre quand celui-ci revêt ses habits de thriller. Un aspect bien moins convaincant du roman qui est plus percutant et pertinent quand il se maintient dans le genre de la comédie dramatique et psychologique.

 

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Rosa Montero est née le 3 janvier 1951à Madrid. Elle a notamment écrit Instructions pour sauver le monde, Des larmes sous la pluie, le poids du coeur.


31/01/2017
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